Cela fait très longtemps que je ne sers à rien.
Où que l’on me dépose, je suis tout juste capable de montrer du doigt la personne qui agit à ma place ; parfois, involontairement, je lui nuis.
Autour de moi le bruit de frottement du sable donne envie de s’en couvrir et se laisser racler jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.
J’ai l’habitude de sourire.
La vie est une suite de problèmes à résoudre. Celui qui m’occupe en ce moment est un problème simple.
Dans moins de deux heures tous mes amis seront morts et j’aurai une jolie médaille.
Le vent qui souffle dans ce canyon est idiot et ridiculise toute mon économie de gestes d’ermite.
De plus : la question de ce que je deviendrai après ma mort est devenue depuis peu une question concrète.
Jeune je croyais à la tragédie.
Plus tard j’ai rejoint le bon vieux drame bourgeois, en comprenant que la difficulté réside dans le fait que la vie ne nous détruit pas complètement.
Toutes les personnes qui m’entourent en ce moment, j’ai distribué leurs tâches. Ils s’agitent devant moi sans mystère. Je pourrais aussi bien ne pas regarder.
Il n’y a pas de situation si terrible qu’elle ne puisse contenir en elle-même un élément de désagrément supplémentaire.
ça n’a rien à voir, mais je me demande si les humains peuvent sentir leurs organes coulisser les uns contre les autres.
sinon directement, au moins par des nerfs distants qui apprendraient à déduire le mouvement lointain de celui, plus proche, qu’il cause ?
Je vais retrouver bientôt un ami avec qui je vais parler de notre passé commun. C’est pourquoi je ne suis pas un solitaire : quand je suis seul, je ne retrouve aucun de ces souvenirs et il me semble vivre la vie d’une bête.
Je fais semblant de regarder mon interlocuteur, mais mon attention est en réalité portée un peu à droite, sur la femme dont je suis amoureux. gnagnagna. quelle pimbêche celle-là aussi.
Mon environnement est constitué d’objets qui me protègent et me menacent (ma fonction, par exemple, est l’un de ces objets).
Le fait d’agir sur les objets permet de les rendre en partie plus protecteurs que menaçants, mais l’action elle-même a ses mauvais côtés. Et les autres aussi agissent.
Sous mes pas le sol émet un son plein et sec, et pourtant ma vue me suggère une idée d’eau : aquarium, flaques, plage à marée basse.
J’ai été élevée dans un de ces milieux qu’on dit « protégés de tout » ; pourtant j’ai souvent cherché les situations dangereuses - et je me suis montrée capable.
Je n’arrive pas à comprendre que certains puissent être le produit de leur éducation. Chacun a ses limites, c’est sans doute la mienne.
Devant moi la paroi, des traînées laissées par des dizaines de couches d’ordures.
Il y a dans l’exil l’impression que l’on ne vieillit pas, parce que l’on ne voit pas vieillir les gens que l’on a connu enfant.
Parfois quand même l’âge nous revient, et dans ces moments l’exil accentue notre abattement.
J’actionne un interrupteur. Je sens la résistance du ressort et j’entends le bruit net de la butée.
Je n’ai jamais été de ceux qui arrivent à se consoler en pratiquant des gestes techniques qu’ils connaissent par coeur. Mais tout ce que je sais faire, je peux le faire sans cesser de pleurer.
Je regarde un ami partir.
Je ne sais pas si je regrette de ne plus le voir, ou bien de ne plus voir en même temps que lui les mêmes choses que lui, donc une certaine maîtrise de notre relation. La maîtrise de mon ami me le rendait précieux, mais je ne suis pas un tel monstre que toute mon amitié s’y trouve résumée.
Au dessus de moi la chaleur des réacteurs brouille l’image de mon ami mieux que ne le feraient des larmes - je ne sais pas pleurer, moi.
Ce que je vois ?
A quoi je pense ?
